Le Merle

Les Ailes de l’ouest, tome 4
Traduction par Viva Bonnot-Rubio et Valentin Translation

Cale Walker, chasseur de primes, arrive à Tucson à la recherche de J. Howard Carlisle, surnommé Hank, sur demande de sa fille, Tess. Hank était le mentor de Cale avant qu’une brouille ne les sépare et que Cale ne frôle la mort sous les griffes d’un puma. C’est un groupe d’Apaches Nednai qui l’a secouru, considérant ses blessures comme un présage puissant. Ils lui ont enseigné les arcanes du di-yin, faisant de lui un médecin réputé. Pour retrouver Hank, Cale va devoir s’aventurer dans les Montagnes du Dragon, à cheval sur deux mondes contradictoires. Sa priorité absolue, désormais : gagner le cœur de cette jeune femme trop farouche.Depuis deux ans, Tess Carlisle essaie de surmonter les blessures qu’a laissées dans son corps et dans son âme la terrible agression de l’un des hommes de son papá.

Conformément aux traditions de sa famille mexicaine, elle entretient des talents hors pair de cuentista, conteuse et gardienne des anciennes coutumes. Sans nouvelles de son père depuis l’agression, elle redoute le pire. Consciente des dangers du monde de Hank Carlisle, Tess place tous ses espoirs sur Cale Walker, un homme à nul autre pareil. Bien décidée à entreprendre ce voyage qui risque de la jeter à nouveau sur la route de son agresseur, elle endurcit son cœur en même temps que ses résolutions. L’ennui, c’est que Cale commence à lui donner envie de ce qu’elle a toujours rejeté : l’amour.

Ce western est une romance historique sensuelle qui a lieu sur le territoire de l’Arizona, en 1877.

2015 Laramie Award ~ meilleure fiction romantique dans la catégorie Western

Ordre de lecture de la série Les Ailes de l’ouest :
L’Oiselle
La Colombe
Le Moineau
Le Merle
Le Passereau
La Mésange
Écho des Plaines

Ils ont aimé la série Les Ailes de l’ouest

Le Merle

« Avec des méchants odieux, de l’action en cascade, une héroïne forte, des revirements de situation inattendus et un cow-boy sexy, le tout servi par une histoire d’amour sensuelle, cette romance historique sur fond de western a de quoi plaire à tout le monde. »

~ InD’tale Magazine

 

« Une fiction historique pleine d’esprit et de sensualité, dans le désert d’Arizona où le paysage est aussi aride que ceux qui le peuplent. Ces deux âmes blessées pourront-elles se reconstruire au contact l’une de l’autre ? C’est ce que vous découvrirez dans Le Merle, ce livre passionnant de Kristy McCaffrey, quatrième tome de la série Les Ailes de l’ouest. »

~ chroniques littéraires Chanticleer

Chapitre Un

Territoire de l’Arizona

Aux alentours de Tuscon

Août 1877

 

            Cale Walker arriva aux abords de la propriété des Simms et mena son cheval vers la grange. Comme l’endroit semblait désert pour le moment, il voulait s’occuper de sa monture en attendant le retour des occupants.

 

Il perçut une voix féminine onduler dans l’air de cette fin d’été.

 

— Il s’était fait attaquer par un león de montaña, un puma, et ce n’était pas beau à voir.

 

Cale s’immobilisa.

 

— Il avait perdu tellement de sang… poursuivit la femme, avec un léger accent mexicain. Les Apaches ne savaient pas s’ils pourraient le sauver. Sa vie était entre les mains de leur créateur, Yusn.

 

— Que lui est-il arrivé, tatie Tess ? demanda un petit garçon d’un ton avide et passionné.

 

— Il a survécu. Les Apaches ont reconnu en lui un esprit très puissant. Il avait été marqué par le león de montaña et ça avait une grande importance à leurs yeux. Alors, ils ont partagé leurs connaissances avec lui. Ils lui ont enseigné leur médecine et il est devenu un di-yin.

 

Elle raconte mon histoire !

 

— C’est quoi ? demanda le garçon.

 

Cale repoussa le bord de son Stetson et écouta attentivement, se demandant si elle aurait la bonne réponse à cette question.

 

— Un chamán.

 

— Hein ? fit l’enfant.

 

— Un homme medicina, tenta d’expliciter la femme.

 

Le garçon devait encore sembler perplexe.

 

— Un docteur, renchérit-elle.

 

— Oh… fit l’enfant.

 

Cale ne pouvait pas les voir, cachés qu’ils étaient par l’angle du bâtiment, mais le garçon semblait avoir compris et il l’imagina écarquiller les yeux et hocher la tête.

 

— Un doktur… répéta une petite fille.

 

— C’est ça, Molly Rose, répondit la femme.

 

Leur « tatie Tess » devait être celle qu’il venait justement rencontrer, la fille de Hank.

 

— Muy buena. Maintenant, il est l’heure de rentrer à la maison. On va bientôt déjeuner. Te vas !

 

— Je peux t’aider ? lui demanda le garçon.

 

— Non, Robbie, répondit Tess. Pas besoin. Ça ne me prendra qu’un momento.

 

Cale entendit les enfants s’éloigner en trottinant, mais il n’osa pas bouger. Tess était toujours là et il avait l’impression de les avoir espionnés. Il se demandait comment annoncer sa présence, quand son cheval s’ébroua.

 

Merci, Bo.

 

— Il y a quelqu’un ? demanda Tess, tout en restant là où elle était.

 

Cale fronça les sourcils. Avait-elle peur ? La criminalité et les déprédations des Apaches, dans cette région, justifiaient-elles d’être ainsi sur ses gardes ?

 

— Ouais, répondit-il en contournant l’angle de la maison.

 

Tess Carlisle se tenait contre une botte de foin ; ses cheveux noirs tressés tombaient devant sa chemise blanche et elle portait une jupe mexicaine colorée qui soulignait ses hanches. Comme le soleil filtrait derrière elle par la porte de la grange, il ne put discerner les traits de son visage, mais elle paraissait jeune et jolie. Elle ne ressemblait certainement pas à son père, J. Howard Carlisle – que Cale connaissait sous le nom de Hank. Elle devait tenir de sa mère, qu’il n’avait jamais rencontrée.

 

— Désolé de vous surprendre, dit-il. Je suis Cale Walker. Vous devez être Tess Carlisle.

 

Le regard de Tess s’éclaira.

 

— Oh, , enchantée ! dit-elle, sans toutefois bouger d’un pouce, ce que Cale trouva bizarre. Vous êtes donc venu… Mary n’était pas sûre de pouvoir compter sur votre visite.

 

À cet instant, il remarqua la canne contre laquelle elle s’appuyait et comprit qu’elle avait une jambe invalide.

 

— On m’a dit que vous cherchiez Hank. Je ne suis pas certain de pouvoir vous aider.

 

Il se tut un instant, puis reprit :

 

— Vous êtes blessée ?

 

Elle baissa les yeux sur sa béquille en bois.

 

— En quelque sorte. Les séquelles d’une vieille blessure. Voulez-vous entrer ? J’allais préparer à manger pour les enfants. Tom et Mary sont absents, pour le moment. Ils ont emmené le bébé en ville.

 

— Un problème ?

 

— . La petite a une mauvaise toux. Le médecin saura comment la soigner.

 

— Je vais d’abord panser mon cheval, si ça ne vous ennuie pas. Le voyage a été long.

 

— Vous avez fait route depuis le Texas ?

 

— Oui.

 

Il emmena son cheval dans une stalle et entreprit de lui ôter sa selle.

 

— Je vais m’occuper des enfants, dit-elle. La maison est par là. Vous pourrez nous rejoindre, quand vous aurez terminé.

 

— Avec plaisir.

 

Elle se détourna et s’éloigna de la grange. Elle s’appuyait fortement sur sa canne, ce qui ne l’empêchait pourtant pas de se déplacer rapidement.

 

Cale la regarda partir en se demandant ce qui lui était arrivé. Il était curieux de savoir dans quelle folle histoire Hank avait bien pu entraîner sa fille.

 

Après avoir apporté à Bo du foin et de l’eau claire, il se dirigea vers la grande hacienda. Guidé par les voix des enfants, il entra dans la cour intérieure. Un chien s’élança vers lui, campa sur ses quatre pattes et aboya.

 

— Cabal, ven aca ! lança Tess d’un ton sévère, depuis la cuisine.

 

Un petit garçon apparut à l’entrée. Il devait avoir cinq ou six ans ; il avait une tignasse brune et le visage tout bronzé.

 

— T’es qui ?

 

— C’est señor Walker, Robbie, lui dit Tess, depuis la maison.

 

Le chien, un gros corniaud marron au poil ras et aux oreilles tombantes, continuait d’aboyer. Tess apparut derrière Robbie et s’appuya sur sa canne.

 

— Cabal, au pied ! ordonna-t-elle.

 

Le chien obéit, sans toutefois quitter l’inconnu des yeux.

 

— C’est votre chien de garde ? demanda Cale.

 

Tess sourit en jetant à l’animal un regard plein d’une évidente affection.

 

— C’est un bon chien. Il ne mord pas, mais il lui faut un peu de temps pour s’habituer aux nouveaux venus. Il s’appelle Cabal.

 

Elle posa une main sur l’épaule du petit garçon.

 

— Et voici Robbie Simms, l’aîné de Tom et Mary.

 

Cale s’étonna du changement d’expression qui s’était opéré sur le visage de Tess. Elle rayonnait tout simplement, en compagnie de l’enfant et du chien.

 

— Enchanté, Robbie, dit Cale en s’accroupissant pour se mettre à la hauteur du petit garçon.

 

— Tu es chasseur de primes ? Tu es venu m’attraper ? demanda Robbie.

 

Cale sourit.

 

— Non. Je viens seulement rendre visite à ta maman.

 

Une petite fille cachée derrière la jupe de Tess se pencha pour lui jeter un coup d’œil.

 

— Voici Molly Rose, dit Tess en ébouriffant les cheveux de la fillette, avec affection. Elle a trois ans.

 

Molly Rose brandit trois doigts pour confirmer l’information.

 

— Enchanté, Molly, répondit Cale. Il se trouve que je connais une autre Molly… ta tante. C’est un beau prénom à porter.

 

Comme il savait l’enfant trop jeune pour comprendre que sa tante Molly était aussi sa demi-sœur à lui, il garda cette information sous silence.

 

La petite fille, dont les boucles brunes encadraient un visage rond, le dévisageait d’un regard méfiant et curieux.

 

— J’ai préparé des tortillas et des haricots, déclara Tess. Vous avez faim ?

 

Cale hocha la tête.

 

— Vous pouvez faire un brin de toilette ici, ajouta-t-elle.

 

Une bassine d’eau était posée suffisamment près du sol pour que les enfants puissent l’atteindre.

 

Cale ôta son chapeau et Molly Rose s’en saisit timidement. Elle gloussa et disparut vers la cuisine avec son butin. Il se plia en deux, s’empara du savon de soude et se débarrassa du mieux qu’il put de la poussière et de la crasse qu’il avait sur les mains. Enfin, il passa ses doigts mouillés dans ses cheveux courts et sur son visage, espérant avoir à présent l’air présentable.

 

Lorsqu’il entra dans la cuisine, Tess retirait du feu une marmite de haricots. Il s’élança vers elle.

 

— Attendez, laissez-moi faire !

 

Tess fit un pas en arrière.

 

— Gracias.

 

Il posa la marmite sur la table. Ils s’assirent autour, sur des bancs, Cale d’un côté et Tess de l’autre, prise en sandwich entre les deux enfants. Cale tendit la main pour saisir la louche en même temps que Tess et percuta la sienne.

 

— Perdón, marmonna-t-elle sans le regarder.

 

Elle servit les haricots rouges dans des bols qu’elle donna aux enfants, puis à Cale, avant de s’en remplir un. Puis, elle distribua des parts de tortillas et remplit les tasses à l’aide d’un pichet d’eau.

 

— Avez-vous des nouvelles de mon père ? demanda-t-elle, levant à présent les yeux vers lui.

 

Il n’en avait jamais vu d’un tel vert et leur couleur le laissa un instant sans voix. On aurait dit que les collines émeraude d’Irlande si souvent évoquées par Hank s’étaient reflétées dans les yeux de sa fille.

 

— Non, ça fait quatre ans que je ne l’ai pas vu.

 

— Il n’a pas été en contact avec vous ? Vous n’avez pas de connaissances en commun ?

 

— Non, pas de contact. Et si, nous avons des connaissances communes. Nos chemins se sont séparés en 73, juste avant qu’il ne vienne ici pour vous retrouver, après la mort de votre mère. Je suis rarement repassé dans cette région, depuis. Quand il est venu vous voir, il n’est donc pas resté ?

 

— J’imagine que vous avez assez bien connu Hank, répondit-elle. Alors, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’au lieu de rester avec moi, il m’a emmenée avec lui.

 

Cale se demanda si sa blessure à la jambe avait découlé de cette décision. Hank n’avait pas mené une vie calme et paisible.

 

— Pendant combien de temps ?

 

— Deux ans. Ensuite, il m’a amenée ici. Je n’ai plus de nouvelles de lui, depuis.

 

— Pourquoi voulez-vous le retrouver, maintenant ?

 

— J’ai dix-huit ans.

 

Molly Rose fit tomber une cuillère et Tess se pencha pour la ramasser. Elle l’essuya avec un chiffon et la rendit à l’enfant.

 

— Je ne peux pas vivre ici indéfiniment, quelle que soit l’ampleur de l’hospitalité dont Tom et Mary font preuve envers moi.

 

— Si, tu peux, intervint Robbie. On ne veut pas que tu partes.

 

— Je ne vais pas partir, lui répondit-elle, avant de se tourner vers Cale. Mais je dois savoir où se trouve mon père. Il est la seule famille qui me reste. Ensuite, je pourrai prendre une décision concernant mon avenir.

 

— Est-ce que tu vas épouser l’autre monsieur, Esteban ? demanda Robbie.

 

— Non Robbie, je ne vais pas l’épouser.

 

— Si tu attends que je sois assez grand, on pourra se marier.

 

Le sérieux de son jeune visage témoignait de son engagement. Tess lui sourit avec indulgence et Cale se surprit à contempler son charme naturel.

 

— Alors, je vais attendre.

 

— C’est vrai ? demanda Robbie, un immense sourire rompant instantanément le sérieux de son expression.

 

Il enfourna une bouchée de tortilla.

 

Et voilà, le destin de Tess était scellé ! Cette pensée amusa Cale.

 

Les enfants se redressèrent en entendant le son d’un chariot arrivant dans la cour. Ils se levèrent, suivis de Tess. Cale les imita et sortit derrière eux. Un homme vint à leur rencontre, suivi de sa femme qui portait un bébé dans les bras.

 

La Mary Hart de son enfance, avec ses cheveux bruns, était fidèle à ses souvenirs. Elle s’arrêta net en le voyant.

 

— Cale Walker ?

 

Un grand sourire illumina son visage. Elle ouvrit un bras, veillant sur le bébé durant leur accolade.

 

— Content de te revoir, Mary.

 

— Merci d’être venu, c’est vraiment gentil ! Et Molly… mon Dieu, comment va-t-elle ?

 

L’empressement d’avoir des nouvelles de la sœur qu’elle avait cru morte pendant dix ans illuminait son visage.

 

— Très bien. Je sais qu’elle a hâte de te revoir.

 

— Maman, mais c’est moi, Molly… dit d’une petite voix la fillette qui se tenait à côté de Tess.

 

— Bien sûr, ma chérie, dit Mary en se penchant pour prendre sa fille dans ses bras. Je parlais de ta tante Molly.

 

Elle se redressa et se tourna vers l’homme à ses côtés.

 

— Cale, dit-elle ; voici mon mari, Tom Simms.

 

Cale serra la main de Tom.

 

— Ravi de vous rencontrer.

 

— Pareillement, répondit Tom.

 

Il était mince et bronzé ; son expression mit tout de suite Cale à l’aise. Il fut soulagé de voir que la relation de séduction qui avait existé entre Mary et lui, par le passé, n’avait laissé qu’une chaleureuse affection.

 

— Vous avez été présenté à tout le monde ? ajouta Tom.

 

Cale hocha la tête.

 

— Sauf au bébé.

 

Mary se tourna pour montrer le visage de l’enfant.

 

— Voici Evelyn.

 

— Elle est ravissante.

 

— Il faut que j’aille la coucher pour la sieste. Mais j’ai hâte d’entendre les nouvelles !

 

Cale hésita, puis sortit une lettre de sa poche de chemise.

 

— Molly m’a demandé de te remettre ceci. Tu préféreras sûrement être seule pour la lire.

 

L’inquiétude se dessina sur le visage de Mary.

 

— Je pourrai ensuite répondre à tes questions, à propos de ce qu’il s’est passé, il y a dix ans.

 

Cale était soulagé par la missive ; il n’avait aucune envie de révéler lui-même ce qu’ils avaient appris, après que Molly, la petite sœur de Mary, avait réapparu au Texas quelques mois plus tôt, bel et bien vivante. Dix ans plus tôt, le ranch des Hart qui se trouvait dans le nord du Texas, avait été attaqué ; Robert et Rosemary Hart, assassinés. Une de leurs filles, Molly, avait été enlevée par des Comanches et tuée à son tour – clouée à un arbre par des flèches, avant d’être brûlée vive. Cale lui-même avait retrouvé le corps de cette enfant de neuf ans, calciné au point de ne plus être reconnaissable. Cette image ne l’avait plus jamais quitté. La croix en or, trouvée aux pieds de Molly, avait permis d’identifier sa dépouille ; pourtant, ce n’était pas elle et son retour – après des années passées chez les Indiens – avait choqué tout le monde. Il avait ensuite été gênant d’apprendre la vérité sur leur parenté : elle et Cale avaient le même père. Mieux valait que Molly révèle elle-même cette information à sa sœur, dans sa lettre.

 

— Merci, dit Mary en prenant la feuille repliée.

 

Tom s’approcha et passa un bras autour d’elle.

 

— Ça va ?

 

Mary hocha la tête et sourit.

 

— Laisse-moi coucher Evie, proposa Tess ; comme ça tu pourras prendre ton temps pour lire les nouvelles.

 

Mary hésita, puis acquiesça en silence. Tess s’avança, effleurant Cale au passage. Il perçut son parfum, celui d’une fleur de romarin au soleil. Elle prit Evie dans son bras libre, s’appuyant de l’autre sur sa canne. Elle disparut bientôt par une autre porte.

 

Tom déposa un baiser sur la joue de sa femme.

 

— Prends ton temps.

 

Mary s’éloigna, les yeux rivés sur le papier.

 

Tom regarda Cale.

 

— Ça nous laissera le temps de discuter. Robbie, s’il te plaît ; surveille ta sœur dans la cour.

 

— Oui, père.

 

Le petit Robbie prit sa sœur par la main et ils se dirigèrent vers un tas de sable recouvert de jouets en bois, dans un coin de la cour.

 

Cale suivit Tom dans la cuisine.

 

— Café ? lui proposa ce dernier.

 

— Avec plaisir.

 

Tom prit la théière sur la cuisinière et servit le liquide fumant dans deux tasses en étain.

 

— Content d’enfin vous rencontrer, dit Tom. Mary vous porte en haute estime.

 

— Je suis ravi de voir qu’elle s’en est bien sortie.

 

Cale vit à l’expression de Tom qu’il comprenait l’allusion. Les filles Hart – Mary, Molly et Emma – avaient enduré un sacré traumatisme, à la mort de leurs parents. Maintenant que Matt Ryan avait épousé Molly, il revenait aux autres de s’occuper de ses sœurs.

 

Cale avait chevauché jusqu’à Fort Sumner en compagnie de Nathan Blackmore et de Logan Ryan. Nathan, un Texas ranger, était ensuite parti pour le Grand Canyon, sur la piste d’Emma qui s’était enfuie de San Francisco. Logan avait poursuivi sa route vers Las Vegas, au Nouveau-Mexique ; il voulait s’assurer que Claire, l’amie de Molly, se portait bien. Quant à Cale, il était venu jusqu’ici pour délivrer la lettre de Molly, mais aussi pour aider Tess Carlisle, à la demande de Mary.

 

— Il faut qu’on parle de Hank Carlisle, déclara Tom sans préambule.

 

— Vous savez où il se trouve ?

 

— Pas exactement, mais j’ai peut-être une piste. Je n’en ai rien dit à Tess. Elle est si déterminée à le retrouver qu’elle serait partie toute seule à sa recherche. Mary a réussi à la convaincre de vous attendre. Je connais Hank et je sais quel genre d’hommes traînent avec lui. Je ne pense pas que Tess devrait s’en approcher.

 

— Je suis bien d’accord. Pourquoi l’a-t-il laissée ici ?

 

Tom hésita ; il but une gorgée de café.

 

— Il y a deux ans, il est arrivé ici avec Tess.

 

Il fixa le contenu de sa tasse un moment.

 

— Elle était en mauvais état.

 

— Que lui était-il arrivé ?

 

Tom secoua brièvement la tête.

 

— Je n’en sais rien. Tess ne l’a jamais dit. Elle en a parlé un peu à Mary, mais sans entrer dans les détails. Elle avait été salement battue et elle avait reçu une balle dans la jambe. Le responsable quel qu’il soit… n’y avait pas été de main morte. Heureusement, elle n’était pas tombée enceinte. Hank m’a demandé de m’occuper d’elle et de faire profil bas ; après quoi, il est parti. On ne l’a pas revu depuis. Les premiers mois, il envoyait de l’argent, mais sans jamais dire où il se trouvait. Ça fait maintenant plus d’un an que je n’ai pas de nouvelles de lui. Peut-être que ce fils de pute est mort. J’en sais rien. Je me demande s’il a poursuivi celui qui s’en est pris à Tess. Le connaissant, il l’aurait tué plutôt dix fois qu’une.

 

Cale était du même avis : Hank Carlisle était sans pitié. Il s’en était tout de suite rendu compte et avait fini par prendre ses distances d’avec son mentor pour cette raison – entre autres. À cause de Saul Miller, aussi.

 

— Que pouvez-vous me donner comme piste ? lui demanda Cale.

 

— Il y a environ six semaines, en ville, j’ai entendu un fournisseur parler d’une petite enclume qu’il avait expédiée à Tubac, à un certain Henry Worthington. J’ai jeté un coup d’œil au bon de commande qui mentionnait un autre nom, celui de Carleton Perry. Quand on recevait de l’argent pour Tess, le nom du destinataire n’était pas Hank, mais Perry ; alors, j’ai supposé qu’il s’agissait de lui.

 

— Bien vu, dit Cale d’un ton calme.

 

Hank avait parfois utilisé Carleton Perry comme pseudonyme.

 

— Merci beaucoup d’être venu. Je serais bien parti à la recherche de Hank moi-même, mais je ne veux pas laisser Mary et les enfants tout seuls.

 

— Avez-vous eu des problèmes avec les Apaches ?

 

— Non. À entendre tous les commérages qui circulent à Tuscon, on se croirait dépassés par les événements. La vérité, c’est qu’il y a parmi les locaux des hommes qui font des affaires et se plaisent à remplir les journaux territoriaux d’exagérations, quand ce ne sont pas des mensonges purs et simples. Ça justifie alors une forte présence militaire, qui amène plus de clients pour acheter leurs produits. Cela dit, depuis que Geronimo est sous les verrous à San Carlos, la tension semble avoir un peu diminué.

 

Cale comprenait.

 

— Comment vont les affaires, pour vous, avec le ranch ?

 

— Je tiens le coup. Fort Lowell nous achète presque tous les bœufs. Je ne cache pas qu’on tire tous profit de la présence militaire. Mais pour tout vous dire, j’ai décidé de vendre le ranch pour partir vivre en ville. On m’a déjà fait une offre et j’ai peut-être l’opportunité d’acheter un moulin à farine. Je pourrais offrir à Mary une maison plus confortable et Robbie pourrait aller à l’école. Mary n’en dit rien, mais je pense qu’elle souffre de solitude, ici. Avoir Tess auprès de nous s’est révélé une bénédiction au-delà de toutes nos attentes. Écoutez… je n’ai pas bien connu Hank, poursuivit Tom. Il y a quelques années, Mary s’était liée d’amitié avec Isabelle, la madre de Tess, et on se croisait tous de temps en temps. J’aimais bien Hank, malgré son manque d’engagement vis-à-vis de sa famille. Mais soyez prudent. Ce qui est arrivé à Tess pourrait conduire à d’autres ennuis.

 

— Je comprends, dit Cale. Si Hank est en vie, je le trouverai. Je partirai dès l’aube, demain, avant que Tess ne se réveille.

 

— Elle ne va pas apprécier d’être laissée de côté.

 

— En ça, elle ressemble à Hank.

 

Tom se mit à rire.

 

— Ça, c’est bien sa fille !